La guerre avec l’Iran aura-t-elle un impact sur les investissements…

Selon Next INpact, la guerre avec l’Iran aura-t-elle un impact sur les investissements dans la tech ?.

Si vis pacem, para silicium
Le conflit qui s’étend au Moyen-Orient aura-t-il des répercussions économiques sur l’industrie de la tech ? La question se pose à plus d’un titre : les puissances pétrolières du Golfe sont en effet à la fois une terre de datacenters pour les grands acteurs du numérique, et un partenaire financier de premier plan pour leurs projets d’infrastructures autour de l’IA.

Déclenchée par l’attaque des États-Unis et d’Israël le 28 février dernier, la guerre d’Iran a rapidement touché, à des niveaux divers, l’ensemble du Moyen-Orient, et aucune perspective de résolution rapide n’émerge, alors que les belligérants poursuivent leurs campagnes de bombardements respectives. Faut-il s’attendre à un conflit qui dure, à l’image de la guerre en Ukraine ? S’il se prolonge pendant des mois, voire des années, il aura vraisemblablement un impact direct sur l’économie du secteur de la tech et du numérique.

Répercussions inflationnistes

Analystes et commentateurs n’ont pas attendu longtemps pour élaborer leurs scénarios du pire. Le cabinet IDC a par exemple sorti dès le 2 mars une première étude visant à décrire et tenter de chiffrer les conséquences de la guerre sur l’industrie de l’IT.

Trois des six impacts identifiés vont dans le sens d’une accélération des dépenses et donc des investissements, ce qui peut être vu comme un signal positif pour le secteur. IDC évoque ainsi un renforcement des stratégies de résilience informatique en matière de cloud et de datacenter (pour se prémunir des interruptions de service telles que celle connue par Amazon Web Services dans ses zones Moyen-Orient) et une priorité accrue accordée aux problématiques de souveraineté. De la même façon, le cabinet s’attend à ce que le conflit entraîne une augmentation des investissements en matière de cybersécurité.

Du côté des conséquences négatives, IDC s’attend sans surprise à une hausse du coût de l’énergie, mais aussi à un ralentissement des dépenses d’équipement, a minima dans les pays directement concernés par le conflit. Outre ces répercussions inflationnistes, les analystes préviennent aussi d’un risque de tensions accrues sur la chaîne d’approvisionnement en équipements informatiques et en semiconducteurs.

« Si le Moyen-Orient est exposé à des risques immédiats, l’industrie informatique mondiale subira des répercussions indirectes à travers les coûts de l’énergie, l’approvisionnement en semi-conducteurs et les décisions d’allocation des capitaux », résument les analystes d’IDC.

Coup de frein sur les investissements à l’étranger ?

Le dernier point n’est pas trivial, loin de là. Les fonds souverains des Émirats arabes unis, du Qatar, d’Arabie saoudite ou du Koweït investissent en effet des sommes significatives dans de nombreux pans de l’économie mondiale. En France, on pense bien sûr aux hôtels parisiens ou aux clubs de foot, mais l’émirati MGX constitue aussi, par exemple, le principal financeur du projet Campus IA qui doit bientôt voir le jour en région parisienne, tandis que la compagnie pétrolière publique Saudi Aramco fait partie des actionnaires de Pasqal, désormais leader du quantique en France par sa valorisation.

MGX est de la même façon présenté comme l’un des partenaires de premier rang de plusieurs grands projets d’infrastructure portés par les poids lourds de la tech, dont OpenAI, Oracle et consorts via leurs différents projets Stargate, notamment sur le sol américain. MGX, encore, figure par ailleurs aux côtés de BlackRock et de Microsoft dans le tour de table d’un fonds d’investissement dédié aux infrastructures IA. En juin dernier, c’est le fonds souverain du Koweït qui a choisi d’abonder ce fonds.

Cette manne pourrait-elle s’interrompre ? Trois des quatre puissances pétrolières du Golfe envisagent ouvertement la possibilité de réviser leur trajectoire d’investissement, a révélé jeudi 4 mars le Financial Times.

« Plusieurs pays du Golfe ont entamé un examen interne afin de déterminer si des clauses de force majeure peuvent être invoquées dans les contrats en vigueur, tout en réexaminant leurs engagements d’investissement actuels et futurs dans le but d’atténuer les répercussions économiques prévues du conflit actuel », a déclaré un porte-parole au quotidien britannique.

La réflexion serait motivée par la crainte de revenus énergétiques en baisse (du fait par exemple des difficultés à livrer le pétrole et le gaz), mais aussi par la crainte d’un impact durable sur le tourisme et le transport aérien, deux secteurs particulièrement importants pour les économies du Golfe.

Quand stabilité rime avec prospérité

L’augmentation des dépenses de défense entrerait également en ligne de compte : les démêlés médiatiques des influenceurs français coincés à Dubaï ont contribué à montrer que les Émirats arabes Unis alimentaient par exemple un système anti-aérien bien plus ambitieux que ne le supposaient bon nombre d’observateurs. Les puissances pétrogazières n’en font pas un usage offensif, mais elles investissent en effet massivement dans l’armement.

Trois d’entre elles figurent dans le top dix des principaux importateurs d’armes au monde sur la période 2021 – 2025, indiquent les chiffres de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). L’Arabie saoudite réalise 6,8 % des importations mondiales sur la période, suivie par le Qatar (6,4 %) et le Koweït (2,8 %), avec un approvisionnement issu majoritairement des États-Unis (54 %).

À ce stade, le porte-parole du Golfe évoque un raisonnement pragmatique, sans donner la moindre coloration politique à sa réaction. Difficile toutefois d’ignorer cette dernière : Donald Trump s’était rendu dans la région en mai dernier, accompagné d’un cortège de dirigeants, précisément dans le but d’améliorer les investissements croisés entre les pays du Moyen-Orient et les entreprises basées aux États-Unis. OpenAI était par exemple du voyage, qui a débouché sur l’annonce d’une infrastructure basée aux Émirats arabes unis.

En attendant une éventuelle prise de parole plus officielle, un entrepreneur émirati s’est fait le porte-parole d’une forme de ressentiment envers Donald Trump et sa décision unilatérale de déclencher une guerre avec l’Iran.

« Une question directe : qui vous a donné l’autorisation d’entraîner notre région dans une guerre contre l’Iran ? Et sur quelle base avez-vous pris cette décision dangereuse ?, lance le milliardaire Khalaf Ahmad Al Habtoor dans une lettre ouverte publiée sur X. Avez-vous pensé aux dommages collatéraux avant d’appuyer sur la gâchette ? Et pensiez-vous que les premiers à souffrir de cette escalade devrait êtreient les pays de la région ? »

L’homme d’affaires, qui a notamment fait fortune dans le bâtiment, y fait par ailleurs valoir que les pays du Golfe assuraient une part significative du financement des projets envisagés par le Board of Peace de Donald Trump, cette instance non officielle via laquelle le président des États-Unis entend reconstruire Gaza.

Le ressentiment se doublerait même d’une forme d’amertume, « face à l’ingratitude de Donald Trump qui ne les a pas écoutés malgré tous les intérêts et les investissements placés aux États-Unis alors qu’en une demi-heure d’entretien, Nétanyahou a convaincu Trump de lancer l’offensive », note Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, pour Libération. D’après lui, la guerre « expose la vulnérabilité des pays du Golfe, dont le développement est conditionné par la sécurité et qui sont rattrapés par la réalité géopolitique de leur situation ».

Dépendances croisées autour de l’IA et des datacenters

S’ils investissent massivement à l’étranger, les pays du Golfe misent également sur la création d’infrastructures sur leur propre sol. Derrière les initiatives les plus médiatiques, comme le projet saoudien Neom qui s’est révélé un four, doublé d’un gouffre financier, les puissances pétrogazières voient dans l’IA et la tech un élément prépondérant de leur positionnement futur sur la scène géopolitique.

La carte des infrastructures Microsoft Azure montre l’emplacement stratégique du Moyen-Orient sur la carte des câbles sous-marins – capture d’écran

Sur ce point, les États du Golfe attendent une forme de réciprocité de la part des économies dans lesquelles ils investissent. Avec succès : la carte des infrastructures d’un AWS ou d’un Microsoft Azure montre une volonté de multiplier les points de présence dans la région avec, pour les deux, une ouverture prochaine de datacenters et donc de zones locales en Arabie saoudite. Moins puissant à l’échelle mondiale, un OVHcloud affiche lui aussi des velléités d’ouverture prochaine à Dubaï. Sans oublier bien sûr les promesses déjà évoquées d’OpenAI, qui amènerait Oracle dans ses bagages, etc.

Ce faisant, une forme nouvelle d’interdépendance se crée, particulièrement avec les États-Unis, premier acteur mondial de la scène tech, remarque Mona Yacoubian du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) :

« De même que les réserves pétrolières du Moyen-Orient ont placé la région au cœur de la politique étrangère américaine, la considérant comme essentielle à la stabilité et à l’accessibilité des marchés énergétiques, l’informatique pourrait propulser les pays du Golfe au premier plan de la politique américaine en matière d’IA. ».

Le pétrole et le calcul informatique ont ceci de commun qu’ils exigent tous deux d’importants investissements et peuvent faire l’objet de pressions réglementaires ou de contrôles à l’exportation. « Toutefois, contrairement au pétrole, l’informatique ne dispose pas d’un point de captation géographique unique ; elle repose plutôt sur plusieurs points névralgiques stratégiques, tels que les puces, les logiciels, l’énergie et les centres de données. L’absence d’un point de captation unique empêche une domination de type embargo, mais la pluralité de ces points névralgiques crée une vulnérabilité potentielle – bien que beaucoup plus limitée et conditionnelle – aux pressions ou aux perturbations », note encore Mona Yacoubian.

La politique des États-Unis en matière de contrôle des exportations de puces graphiques ou composants dédiés à l’IA vers les pays du Golfe illustre toute l’ambivalence de la situation. Fin 2024, l’administration Biden réfléchit ouvertement à imposer des restrictions vers les Émirats arabes unis ou vers l’Arabie saoudite, comme elle le fait déjà pour les ventes de puces NVIDIA en Chine. Plus tôt, elle a déjà obtenu que le fonds souverain d’Abu Dhabi G42 se sépare de ses activités chinoises en échange d’un investissement de Microsoft à hauteur de 1,5 milliard de dollars.

Sous Donald Trump, la Maison-blanche se montre nettement plus conciliante, mais sans signer un blanc-seing à ses partenaires du Golfe : en octobre 2025, Washington s’inquiète par exemple des liens qu’entretient le fonds émirati G42 avec la Chine au moment où ce dernier annonce 2 milliards de dollars d’investissements dans des datacenters au Vietnam, et il aura probablement fallu quelques garanties pour que Trump autorise, un mois plus tard, les fonds HUMAIN (Arabie Saoudite) et G42 à acquérir 35 000 puces IA pour environ un milliard de dollars.

La Pax Silica veut collaborer à une chaine d’approvisionnement apaisée en matière de semiconducteurs – crédit state.gov

Son nom n’est pas cité, mais l’ombre de la Chine plane également sur la Pax Silica (la paix du silicium), la coalition internationale annoncée par Donald Trump mi-décembre. Signée avec le Japon, la Corée du Sud, Singapour, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, Israël, les Émirats arabes unis et l’Australie, l’initiative a vocation à « unir les pays qui accueillent les entreprises technologiques les plus avancées au monde afin de libérer le potentiel économique de la nouvelle ère de l’IA ». En pratique, elle promet de « réduire les dépendances coercitives » dans le développement des semiconducteurs et des technologies de pointe, et promeut une philosophie d’investissements croisés sur ces sujets stratégiques. Taïwan figure dans l’initiative au nombre des « participants non signataires ».

En attendant de voir les premières manifestations concrètes de cette alliance, l’administration Trump réfléchit à conditionner l’achat de puces dédiées à l’IA à des investissements dans le pays, d’après l’agence Reuters en date du 5 mars. Autrement dit, il faudrait s’engager à financer des datacenters sur le sol américain pour se voir octroyer une licence permettant d’acheter des GPU NVIDIA en volume. Une logique de donnant donnant à laquelle les États du Golfe excellent, du moins tant que la guerre ne vient pas gripper les rouages de l’équation économique.

Source : Next INpact

Cet article est une synthèse basée sur des informations publiques. Consultez la source originale pour l'article complet.

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